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TF1 stupéfié par la drogue

Jean Pierre Lentin - 09.01.08

C’était le mardi 8 janvier à 23h05 sur TF1, un sujet-marathon dans « Le droit de savoir » (coupé en deux par un écran de pub, et déconseillé aux moins de 16 ans), intitulé « Enquête sur la nouvelle guerre des stups »...

On a jeté un œil par curiosité. On n’attendait pas des merveilles de ce magazine racoleur et sensationnaliste. Mais là, nos pires craintes ont été dépassées. On se croyait 30 ans, voir 50 ans en arrière, à l’époque des campagnes hystériques contre la drogue, fléau de la jeunesse – une propagande décérébrée qui a toujours eu un résultat contraire à l’effet escompté.

On a donc eu droit à un reportage-catastrophe, constamment surligné par des effets visuels grossiers et une musique de thriller angoissant ou du hard-rock féroce, sur le travail au quotidien de la brigade des stups – planques, filatures, écoutes téléphoniques, et finalement interpellations musclées, pleines de cris et de fureur, à la limite de la bavure. Le ton de haine anti-drogue était tel qu’on a pu y voir un policier balancer des coups de pied à un dealer en T-shirt, menotté et à terre, sans que personne ne s’en offusque – les téléspectateurs ont même dû se dire : c’est bien fait pour sa gueule.

Meet him!

Une seule obsession dans ce documentaire : foutre une trouille bleue aux parents, quitte à bastonner des images-choc gratuites (on assiste au meurtre d’un policier américain par un trafiquant armé d’un fusil d’assaut, où à la mise à mort au peloton d’exécution d’une dizaine de délinquants asiatiques– images fournies par la police vietnamienne) et à accumuler les contre-vérités flagrantes.

Voici quelques exemples des bourdes, manipulations et désinformations qui émaillent l’enquête. D’abord, le cannabis y est systématiquement diabolisé, présenté comme « aussi dangereux que la cocaïne », et bien sûr premier pas vers des drogues plus dures (tout cela est réfuté depuis longtemps, notamment par le dernier rapport scientifique français). Ensuite, on tient à faire croire que tout est « nouveau » et sans précédent : explosion chez les jeunes depuis deux ans (faux, les chiffres sont plutôt à la baisse), nouveau boom de l’ecstasy (les statistiques disent le contraire), péril récent de nouvelles drogues de synthèse comme la méthamphétamine (inventée avant la seconde guerre mondiale par un grand laboratoire pharmaceutique, comme les autres amphétamines, jadis en vente libre, puis abondamment prescrites aux soldats, et ça dure encore !). Au passage, notons le mythe bien connu : cette drogue « rend esclave dès la première prise ». Ridicule, aucune drogue ne peut faire ça.

LSD

Autres perles : le « emdéma » (sic – il s’agit du MDMA, principe actif de l’ecstasy à l’ancienne) « est un stimulant très puissant » - faux, le MDMA n’est pas stimulant, c’est bien pour ça que l’ecstasy actuelle en contient peu ou pas du tout, et le remplace par des vrais stimulants, de la caféine aux amphétamines. On nous fait croire aussi que l’ecstasy est produite par le fameux triangle d’or en Asie du Sud-Est, tristement célèbre pour sa contrebande de l’opium, sous prétexte qu’un des produits précurseurs possibles du MDMA, l’huile de sassafras, fabriqué pour la parfumerie, peut s’acheter facilement au Vietnam.

Le LSD serait, nous dit-on, « une drogue qu’on croyait disparue et qui fait son grand retour » (les vrais chiffres démentent), et « mène souvent à des dégâts psychiques irréversibles » (le souvent est burlesque, le risque existe mais touche une petite minorité de consommateurs). Et ça continue. « Les drogues de synthèses contiennent des produits chimiques très toxiques comme l’acide sulfurique ou l’acétone » (ces substances interviennent dans la fabrication mais ne se retrouvent pas dans le produit fini). Et comme de bien entendu, les cités de banlieue, les dealers à l’accent beur et les raves ou free parties sont abondamment montrés du doigt. Ainsi que les vilains gangsters : « tous les caïds du grand banditisme sans exception sont passés au business de la drogue ». Ah bon, et les casinos, la prostitution, les attaques de fourgons, le trafic d’armes, ça ne fait plus recette ?

Une des pires tares du reportage est le détournement de propos. Passons sur William Loewenstein, un médecin addictologue dont on n’utilise que les phrases sur la dangerosité, le plus fort est ailleurs : Maître Francis Caballero, un avocat spécialisé, bien connu pour ses prises de position pour une législation plus intelligente et un abandon du « tout répressif », se voit tronqué de telle sorte qu’il passe pour un va-t-en-guerre anti-drogue. Quand il dit « dans la loi française actuelle, c’est le même tarif pour un gramme de cannabis ou un kilo d’héroïne », c’est évidemment pour dénoncer l’absurdité de cette loi de 1970. Dans le reportage, on y voit une preuve de plus que toutes les drogues illégales sont aussi dangereuses les unes que les autres.

Charles Villeneuve
Charles Villeneuve

On pourrait continuer longtemps, mais stop. Charles Villeneuve, responsable de l’émission (qui fait lui-même la voix du commentaire, sur un ton mélodramatique et kitsch, comme si c’était lui qui avait fait le reportage) conclut benoîtement en disant : « Le meilleur moyen de lutte, c’est l’information et la sensibilisation des jeunes ». Pas faux, mais l’histoire l’a maintes fois prouvé : ce n’est pas en racontant des bobards qu’on informe les jeunes.


P.S. dernière minute : TF1 annonce le 10 janvier que Charles Villeneuve, touché par la limite d'âge, est viré ! Son départ express est fixé à la fin janvier. Est-ce qu'ils ont lu notre article ? On peut toujours rêver...

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